EN QUOI M. TAYLOR A-T-IL TORT ?

26 Feb 2013

 

Certes, le patron de Titan ne s'est pas exprimé selon les canons de la bienséance française. En son temps, Michel Crozier avait mis en évidence deux des traits culturels dominants en France : l'évitement et la peur du face-à-face. Aussi une telle charge ne peut que choquer. Pour autant, M. Taylor ne dit-il que des absurdités ? Non. Il aborde deux questions qui méritent discussion.

 

La première est celle du « sous-travail ». Je ne me prononcerai pas sur ce site industriel de Goodyear, que je ne connais pas, mais, plus globalement, il faut admettre qu'il s'agit d'un vrai sujet qui constitue un des tabous de notre société. Il n'existe pas de définition précise de ce « sous-travail » que l'on rencontre aussi bien dans le secteur privé que dans le secteur public. Disons que lorsque le temps de travail effectif tombe en dessous de 60 % du temps de travail théorique, on est en situation de sous-travail. Les entreprises le savent, le mesurent, comme elles mesurent le différentiel de productivité entre les titulaires (ceux qui sont en CDI) et les auxiliaires et intérimaires de toute sorte. Mais elles n'en parlent pas et participent par prudence et en toute conscience à l'omerta sur cette question.

 

Pourquoi ? Sans doute parce que le phénomène s'est développé en un temps où les entreprises concernées plaçaient la nécessité de la paix sociale au-dessus de toute autre considération. Dit brutalement, le sous-travail n'illustre pas la prétendue paresse des salariés, il procède directement de la conséquence de choix managériaux. Ce n'est pas « salariés fainéants », c'est « management absent ».

 

Aujourd'hui, les entreprises où sévit le sous-travail regrettent le laxisme d'hier et parfois se délocalisent non pas pour trouver du « travail moins cher » mais « du travail tout court ». Ce faisant, elles n'assument pas leur part de responsabilité dans cette situation, que par ailleurs elles regrettent, et justifient à leur façon les insultes de M. Taylor.

 

La seconde question est celle du rôle du syndicat dans la conduite d'un conflit social. L'interprétation de son comportement en termes de « folie » relève plus de la crise de nerfs que d'une analyse sérieuse. Un syndicat n'est pas « fou » : il a une stratégie rationnelle, comme tout acteur de la vie collective. Qu'on l'approuve ou pas, il est impératif de la comprendre pour y réagir selon ses choix.

 

Pour ceux qui considèrent que le capitalisme libéral est à l'agonie, les menaces qui pèsent sur l'emploi sur un site donné ne sont pas un problème ; elles représentent au contraire une bonne ressource pour mener une action dont l'enjeu dépasse largement le cadre ponctuel de la bataille. Contribuer à sauver ces emplois, c'est fournir à ce capitalisme honni une porte de sortie, un répit, une aide à la survie en quelque sorte. Pratiquer ce que beaucoup vont considérer comme une « politique du pire », c'est au contraire pousser le « système » vers sa fin et donc, dans cette logique, faire oeuvre utile.

 

Certes, dans un pays qui souffre de façon endémique d'un taux de chômage élevé, tout cela est indicible et même inacceptable pour la quasi-totalité de la population. Il n'en demeure pas moins que c'est une réalité : elle rythme la gestion de nombreux conflits sociaux qui affectent ce pays et dont la plupart sont aujourd'hui liés à la sauvegarde de l'emploi. C'est de « stratégie mortifère » dont on pourrait parler et certainement pas de folie.

 

M. Taylor, vous avez eu tort. Non pas d'aborder les thèmes que vous avez abordés. Mais de le faire d'une façon à ce point contestable sur la forme que vous avez permis à ceux que vous souhaitiez combattre de choisir le terrain de l'affrontement. Ils vous reprochent vos insultes et je m'y associe tant elles nous ont fait perdre une des rares opportunités de parler de la réalité.

 

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