POURQUOI LES SYNDICATS NE FONT PLUS CONFIANCES AUX SALARIÉS

31 May 2016

Le débat sur l’inversion de la hiérarchie des normes est loin d’être aussi artificiel qu’on le lit parfois : certes, il ne concerne que la durée du travail ; certes, tout accord sur cette question devra recevoir l’aval des syndicats ; certes enfin, s’il est adopté, il a de bonnes chances d’être contesté devant le Conseil Constitutionnel. Mais l’essentiel n’est pas là : ce débat oblige à se poser une question que les syndicats ne pourront éviter plus longtemps sauf, pour certains d’entre eux (CGT et FO), à accepter l’érosion qui les frappe depuis plusieurs années : pourquoi éprouvent-ils aujourd’hui une telle défiance vis à vis de salariés qu’ils ont pour vocation de défendre ?

 

Car ce à quoi s’opposent farouchement les syndicats aujourd’hui c’est à la liberté donnée aux salariés de discuter directement des aménagements pouvant être apportés au temps de travail, même s’ils s’avèrent dérogatoires à ce que prévoient les accords de branche ou la loi elle-même. On peut comprendre la dimension stratégique de cette opposition : paradoxalement, c’est sur les lieux mêmes du travail que les syndicats sont les plus faibles comme l’indique l’affaissement constant du taux de syndicalisation des salariés.

 

Il faut rappeler bien sûr que la loi française joue contre la syndicalisation : tout accord négocié par les syndicats dits « représentatifs » (définis en 1946 !) s’applique, avec les avantages qu’il comporte, à l’ensemble des salariés. A quoi bon dès lors soutenir les syndicats en y adhérant si l’on peut bénéficier sans risque de leur action ? Mais ceci n’est qu’un aspect des choses et ne suffit pas à expliquer le record de « désyndicalisation » dont la France peut s’honorer, avec tous les effets pervers induits qui s’expriment aujourd’hui avec virulence.

 

Toutes les études disponibles montrent le souhait des salariés, toutes catégories confondues, de prendre en mains leur sort, de ne plus dépendre d’institutions jugées obsolètes parmi lesquelles les syndicats, à la notable exception de la CFDT, occupent une place de choix. Du coup, le discours syndical, qui dénonce des « accords à la carte », des différences potentielles importantes entre les uns et les autres, se heurte de plein fouet à la particularité des situations que les salariés vivent tous les jours et qui tiennent aussi bien à leur histoire, à la taille des entreprises, au rythme de leurs activités qu’à leur situation économique. Il n’y a alors rien d’anormal, bien au contraire, à ce que les salariés de ces entreprises soient les mieux à même de négocier les adaptations nécessaires, quitte à s’entourer des conseils nécessaires.

 

Non ! s’insurgent les syndicats et les moyens employés pour exprimer cette opposition sont à la mesure des enjeux portés par cette clause qui les amènent à cette position paradoxale de refuser une liberté nouvelle proposée aux salariés.

 

En somme, et le paradoxe est là encore frappant, les salariés reçoivent aujourd’hui deux messages de défiance : le premier vient de leurs entreprises qui norment à n’en plus finir ce qu’ils doivent faire ; le second de leurs syndicats qui ne leur reconnaissent pas la maturité suffisante pour discuter avec leurs employeurs de ce qui les concerne. En retour, tout comme les jeunes se détournent des grandes entreprises dont le management leur refuse tout droit à l’initiative, les salariés se détournent de syndicats qui négocient en leur nom à des niveaux loin de leurs lieux de travail (la branche, l’interprofession…).

 

Pour le moment, les syndicats s’opposent, même s’ils vont devoir faire des concessions plus ou moins importantes. Mais à plus ou moins long terme, il leur faudra s’interroger sur la nature de leurs relations avec les salariés, une relation aujourd’hui hiérarchique, de plus en plus questionnée dans tous les pans de la vie sociale. La question des effets pervers de leur « professionnalisation » s’en suivra inévitablement. Faute de cela ils devront accepter de se rabougrir, se marginaliser et ne pourront espérer de salut transitoire que dans l’action extrême dont on sait qu’elle ne correspond pas à ce que souhaite la majorité des salariés. Pour le dire autrement, persister dans cette voie conduira inéluctablement les syndicats concernés à considérer les salariés comme un problème, indépendamment de la rhétorique qu’ils persisteront à utiliser, semblables en cela aux entreprises qui se réfugient dans des valeurs abstraites faute de pouvoir agir sur la réalité.

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