SLOGANS POLITIQUES ET RÉALITÉ SOCIALE

7 Jun 2011

 

Les slogans politiques sont des formules courtes, destinées à frapper ceux qui les lisent ou les entendent. Elles visent à faire passer dans le corps social des idées simples, susceptibles de recueillir l'approbation du plus grand nombre. Ces slogans sont en quelque sorte à la politique ce que la publicité est à la consommation.

 

Pourtant, la plupart d'entre eux, pour enthousiasmants ou convaincants qu'ils soient, se heurtent souvent à une réalité sociale beaucoup plus complexe, qui va rendre aléatoire leur mise en oeuvre effective et générer déceptions et frustrations. Deux exemples, pris chacun dans un camp politique différent, peuvent illustrer ce propos :

Le fameux « travailler plus pour gagner plus » constituait en lui-même une bonne formule, aisément compréhensible. Un « deal » était proposé aux salariés, par lequel ils pouvaient augmenter leurs revenus, à condition bien sûr d'accroître la quantité de travail fournie. Mais cette proposition a été formulée au moment où le travail est sans doute devenu le plus « répulsif », le plus contraignant, le moins attractif. Ce que les spécialistes constataient à l'époque - et continuent de constater aujourd'hui -, c'est bien plus des phénomènes de retrait du travail, en quantité ou en qualité, qu'un désir de s'investir plus et plus longtemps.

 

On l'a bien vu lorsqu'il a été proposé aux salariés ayant commencé à travailler très tôt, de gagner des points retraite supplémentaires s'ils acceptaient de poursuivre leur activité professionnelle. Le choix massif a été d'arrêter le travail, quitte à ne pas maximiser le montant de la pension, pourtant pas très élevé la plupart du temps.

Pour que les salariés acceptent de travailler plus, il n'est sans doute pas suffisant de leur proposer une rémunération supplémentaire. C'est sur le travail lui-même qu'il faudrait agir et la tâche est autrement plus rude.

 

Que dire alors de la proposition « faire de la jeunesse la priorité des priorités » ? Chacun d'entre nous y souscrit sans réserve. Mais qu'impliquerait la mise en oeuvre effective de cette promesse ? Une refonte complète de notre système éducatif, dont on sait aujourd'hui qu'il tend bien plus à accroître les inégalités entre enfants qu'à les réduire. Et on ne parle pas ici des « profs », mais bien de la « gouvernance » centralisée, incontrôlée de cette énorme machine qu'est le ministère de l'Education nationale.

 

Dans un de ses ouvrages, le sociologue Michel Crozier avait souligné que cette question du ministère de l'Education nationale était bien trop importante pour qu'on s'y attaque de front. C'est dire la complexité de l'affaire. La journaliste Sophie Coignard, dans un ouvrage récent, montre que ministre après ministre, rien ne change, rien n'est sous contrôle et les initiatives les plus farfelues - et destructrices -peuvent voir le jour sans difficulté. Jusque-là, les titulaires du poste ont balancé entre l'immobilisme, la démagogie ou l'action à la marge. Mais pour faire de la jeunesse la priorité des priorités, pour rétablir ne serait-ce qu'un minimum d'égalité des chances, c'est de tout autre chose qu'il s'agit.

 

Qui va trouver la bonne stratégie pour faire bouger en profondeur cette énorme machine ? Et même si cette stratégie existe, qui osera la déployer, face à des populations tellement frustrées du sort qui leur est réservé, qu'elles se dressent sur leurs ergots à la simple évocation du mot « changement » ? Là encore, l'entreprise est autrement plus complexe que l'affirmation du principe.

 

Ce que l'on comprend en définitive, c'est que les slogans sont destinés à faire naître des espoirs. A charge ensuite aux phénomènes sociaux de réintroduire le principe de réalité.

 

Retrouver cet article sur le site Les Echos

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