LA SITUATION DES CADRES S'EST BANALISÉE

 

"La situation des cadres tend à se rapprocher des autres catégories de salariés", explique François Dupuy, auteur de "La Fatigue des élites".

 

Tony : Que voulez-vous dire par "fatigue des élites" ?  
François Dupuy : Je comprends que le terme peut être ambigu, puisque élite, dans la culture française, signifie élite politico-administrative. Ce que j'appelle "fatigue", ce sont tous les phénomènes de souffrance qui concernent aujourd'hui les cadres, quel que soit le mot qu'on utilise, et qui expliquent toutes les formes de retrait du travail qui les caractérisent aujourd'hui. La fatigue des élites, c'est en fait la souffrance des cadres qui produit des phénomènes de retrait du travail.

 

Benoit : N'assiste-t-on pas à une prolétarisation des cadres (salaires en berne, pouvoir décisionnel très limité, manque de reconnaissance...) ?  

François Dupuy : Prolétarisation, on pourrait discuter le mot. Sans entrer dans des débats trop compliqués, il est tout à fait vrai de dire que la situation des cadres tend à se rapprocher de celle des autres catégories de salariés. Cela est vrai de deux points de vue : d'abord d'un point de vue des salaires. Si l'on compare depuis vingt ans le différentiel de salaire entre les ouvriers et les cadres, il est passé de 1 à 5 à 1 à 2,2. Les cadres se rapprochent donc petit à petit des autres populations.  

Mais c'est aussi vrai du point de vue de leur travail. Et en effet, à l'origine, le mot "cadre" signifie encadrer, être en situation hiérarchique et être en situation de commander des gens. Or aujourd'hui, si le nombre global des cadres augmente rapidement, le nombre des cadres encadrants diminue tout aussi rapidement.  

Donc aujourd'hui, ce qui domine, ce sont les cadres experts, mais qui de fait sont des salariés comme les autres, sans responsabilités managériales particulières. Pour le dire autrement, la situation des cadres s'est banalisée.

 

yv13 : Pensez-vous que le top management et les actionnaires soient conscients qu'ils sont en train de scier la branche sur laquelle ils sont assis en favorisant un "appauvrissement" du travail des cadres ?  

François Dupuy :  C'est une très bonne question. Tel que je perçois les choses, tout ce qui est du management supérieur des entreprises du secteur marchand, et en particulier les DRH (directeurs des ressources humaines), ont conscience qu'il y a un vrai problème avec le travail et la situation des cadres. Ils le disent, le reconnaissent dans des conversations privées.  

En même temps, malgré toutes les alertes qui sont lancées depuis une dizaine d'années, le problème n'est jamais officiellement mis sur l'agenda des entreprises. Plus même : pour éviter de poser la question à un niveau collectif, les entreprises l'individualisent et la médicalisent. Donc ça devient un problème de stress personnel, il faut faire appel à des psychologues ou à des "coachs".  

Mais aucune question sur ces cadres n'est posée en terme de fonctionnement des organisations. Et de ce point de vue-là, les choses peuvent continuer ainsi tant que le marché du travail n'est pas très favorable.  

Le jour où le marché du travail redeviendra favorable aux salariés, les entreprises auront beaucoup de peine à reconquérir cette population, qu'elles ont laissé pour partie dépérir sans lui prêter beaucoup d'attention.

 

toto : La stratégie des entreprises dans un environnement court-termiste ressemble fort à un mouvement brownien. Un jour dans un sens, six mois plus tard, dans un autre au prétexte de l'agilité. N'est-ce pas, au final, une grande perte d'énergie et une raison de la démotivation des cadres ?  

François Dupuy : La principale raison que l'on pourrait voir à la démotivation des cadres, c'est l'absence de sens.  

Aujourd'hui, travailler dans un univers extraordinairement financiarisé, dans lequel on demande à tout le monde de créer de la valeur pour un actionnaire invisible et intangible, ne suffit pas à donner du sens au travail. Et en particulier au travail des cadres, qui sont sur ce sujet extrêmement exigeants.  

On le remarque dans nos enquêtes, lorsque les cadres, questionnés sur ce qu'ils aimeraient faire s'ils en avaient la possibilité, se tournent en très grand nombre vers l'humanitaire. Dans l'humanitaire, on n'a pas besoin de chercher le sens, il existe par lui-même.  

Maintenant, il y a un phénomène plus profond qui explique ce que vous appelez la démotivation des cadres, c'est le changement des organisations dans lesquelles on les fait travailler.  

Pour faire bref, durant la période que l'on a appelée les "trente glorieuses", ils ont travaillé dans des organisations segmentées et en silo, tayloriennes, comme on dit. Ce type de fonctionnement leur a apporté une grande autonomie dans le travail. Et il ne faut jamais oublier que l'autonomie au travail est ce que les cadres valorisent le plus.  

Sous la pression de la concurrence, il a fallu abandonner ces organisations segmentées et se tourner vers des organisations beaucoup plus plates, transversales, en mode projet, matricielles, qui ont la vertu de réduire le coût et d'améliorer la qualité, mais sont terriblement plus difficiles à vivre pour les cadres.  

En effet, dans ces organisations, ils dépendent de tout le monde pour atteindre leurs objectifs, alors qu'ils sont eux-mêmes de plus en plus évalués individuellement. En quelque sorte, c'est un jeu perdant-perdant qu'on leur propose ; ça ne pousse pas à la motivation.

 

françois : On se retrouve avec des cadres qui, dans les grands groupes à Paris, finissent très souvent après 19 h 30. Le cadre est-il la nouvelle niche à marge des capitalistes ?   

François Dupuy : Cette question du temps de travail des cadres est une question qui doit être regardée avec prudence. Il est vrai que quand on parle du désinvestissement des cadres, il s'agit moins d'un désinvestissement en temps qu'un désinvestissement émotionnel. Les cadres ne mettent plus dans le travail la même part d'eux-mêmes qu'ils y mettaient précédemment.